IRD Retour à la page d'accueil Annuaire Archives

 

Quelques réflexions sur l'estuaire du Sénégal - Philippe Cecchi

1. Rappels géographiques

L'estuaire du fleuve Sénégal s'étire sur une cinquantaine de km entre l'embouchure, tout juste à l'aval de Gandiole et le Barrage anti-sel de Diama. Environ à mi-distance entre les deux, se situe l'île de St Louis, reliée au continent par le Pont Faidherbe (Grand bras du Fleuve) et à la langue de Barbarie par un second pont (Petit Bras du Fleuve). De l'embouchure jusqu'à St Louis, l'estuaire se présente comme un chenal rectiligne, bordé en rive droite par le cordon dunaire que constitue la langue de Barbarie et en rive gauche par un réseau assez diffus de lagunes (mangrove fossile). La section entre St Louis à Diama est caractérisée par quelques très larges méandres et des tributaires positionnés tant en rive droite qu'en rive gauche. Il est une constante fondamentale à ne jamais oublier dès lors que l'on songe à cet estuaire : il est artificiel et tous ses attributs sont violemment artificialisés. Le fleuve lui-même, à Diama, et tous ses tributaires sans exception sont barrés. Le seul élément qui finalement n'est pas artificialisé est la succession semi-diurne des cycles de marée. 

2. A propos de l'hydrologie 

L'artificialisation évoquée précédemment affecte l'intégralité du cours du fleuve. A l'extrême amont, le barrage de Manantali, édifié sur le Bafing, au Mali, régule la majeure partie des écoulements. En conditions naturelles, ceux ci transitaient par l'embouchure entre juillet et septembre, provoquant alors un léger dessalement de l'océan en face de St Louis. Dès le tarissement de la crue, et sous l'effet constant de la poussée océanique, la salinisation de l'estuaire se refaisait progressivement. Des valeurs de salinité proches de 40 étaient observées fin juin en surface à St Louis, tandis que l'onde de marée était ressentie loin en amont. L'hydrogramme de crue révélait une périodicité extrême avec une période de hautes eaux centrée sur juillet août, suivie d'un long tarissement. L'édification du barrage de Manantali (turbinage, irrigation, navigation) s'est concrétisée par la constitution d'une énorme réserve d'eau, et par la régulation (ecrêtage) de ce pic de crue désormais centré sur fin août et suivi de lâchers sporadiques jusque tard dans la saison sèche. Il faut plusieurs semaines à une onde de crue partie de Manantali pour transiter jusqu'à Diama. Les lâchers de saison sèche – dans l'attente d'un turbinage permanent à partir de 2002 (??) qui évidemment se traduira par un écoulement permanent – ont actuellement plusieurs vocations dont en premier lieu le soutien d'étiage destiné à l'irrigation des casiers agricoles répartis le long de la vallée et au maintien du niveau dans le lac de Guiers.

[Le lac de Guiers, vaste dépression située en rive gauche à l'amont du Barrage de Diama est alimenté par les eaux du Fleuve qui transitent par un canal (la Tahoué) au moment de la crue. Un système de portes barre ce canal, de sorte à pouvoir isoler les eaux du Guiers dès que la cote de celles ci devient plus élevée que celle du Fleuve lors de la décrue (sinon le lac se vidangerait). Hormis pendant la crue, le Système Guiers est indépendant du Système Fleuve. Evaporation, alimentation de l'usine de traitement des eaux de Gnith, irrigation de la canne à sucre de la CSS et des casiers rizicoles et maraîchers, et alimentation du canal du Cayor situé à l'extrême Sud sont les principales destinations des eaux stockées dans le Lac.]

Des lâchers de Manantali peuvent également être programmés de sorte à remonter le niveau des eaux stockées dans le réservoir de Diama au moment des grandes marées annuelles. Les portes-vannes du barrage de Diama sont en effet conçues pour  contenir les eaux estuariennes (barrage anti-sel). Leur dimensionnement n'autorise pas des écarts de cote importants entre l'aval et l'amont du barrage, d'où la nécessité de recharger le lac lors de tels épisodes.
Par le passé, il s'est toutefois produit à plusieurs reprises que, durant la saison sèche, cette recharge ne soit pas suffisante pour limiter ces écarts de cotes. La conjonction de marées de fortes amplitudes et d'un faible niveau des eaux stockées à Diama a alors imposé l'ouverture temporaire des vannes du barrage, et donc une intrusion des eaux estuariennes dans le réservoir de Diama. A l'inverse, de telles ouvertures des portes de Diama en contre-saison peuvent également se traduire par l'apparition de lentilles d'eau douce dans la partie aval estuarienne. 

3. Situation caricaturale de l'estuaire en saison sèche

Le croquis ci dessous récapitule très schématiquement l'organisation spatiale de l'estuaire en saison sèche:
- flèches rouges à gauche : poussée marine
- extrême droite : barrage anti-sel de Diama
- en bleu : eaux dessalées, reliques d'une (ou plusieurs) lentille(s) lâchée(s) de Diama
- en rouge : trace de trois isopycnes, délimitant des masses d'eau marine, saumâtres et dessalées
- en vert : l'influence océanique, qui concerne toute la colonne d'eau à l'aval, qui remonte vers la surface le long de l'obstacle que constitue le barrage de Diama, qui ne concerne qu'une fraction de la colonne d'eau lorsqu'il y a superposition de masses d'eau de densités-origines-histoires – et donc peuplements – différents.

Il convient de préciser absolument que ceci n'est qu'un schéma type et de rappeler qu'en zone estuarienne, barrée ou non, tous ces processus sont extraordinairement dynamiques : 
- la poussée océanique est variable dans le temps : l'intrusion marine, attestée par les foraminifères marins présents jusqu'au pied du barrage, varie d'intensité à diverses échelles de temps : cycles infra-journaliers, journaliers, lunaires, etc., au gré de la puissance océanique (mention particulière pour l'upwelling côtier en place plus ou moins intensément pendant toute la saison des alizés, de novembre à mars) ;
- l'hydrodynamique est très active dans la partie à l'aval de Gandiole : advection permanente des eaux marines, forts mélanges verticaux et logique globale horizontale (gradient longitudinal de salinité =  isopycnes verticales) ;
- entre Gandiole et St Louis : zone de transition marquée par des gradients verticaux non négligeables, une légère tendance à la stratification des eaux superficielles, et finalement une logique marquée par des processus diffusifs importants et/ou durables à partir du fond (isopycnes inclinées);
- à l'amont de St Louis, net renforcement des tendances à la stratification, tant sous l'effet de la présence éventuelle de lentilles d'eaux superficielles dessalées que sous l'effet quotidien du réchauffement. Tendance à la présence d'une seule masse d'eau qui oscille longitudinalement, entre St Louis et Diama (effet piston) avec éventuellement la trace d'un coin salé tout au fond qui vient buter sur le barrage.
Présentation très schématique de l'estuaire du Fleuve Sénégal

L'étude des mécanismes de l'intrusion saline avait conduit à classer l'estuaire avant barrage dans le type "estuaire à mélange variant de modéré à fort". Le régime hydrologique était certes contraignant, mais régulier et prévisible : une saison de hautes eaux durant laquelle l'estuaire était sous unique influence continentale (hivernage), puis une longue saison sèche sous unique influence marine. 
L'une des conséquences de l'édification du barrage de Diama a trait aux apports sporadiques, plus ou moins importants, plus ou moins durables, d'eau douce dans l'estuaire. Les perturbations engendrées modifient considérablement les processus de salinisation de l'estuaire, avec des dilutions récurrentes prononcées. Ainsi, à chaque lâcher, l'environnement estuarien retrace désormais mais à plus haute fréquence, l'histoire d'un étiage, alors qu'elle était unique avant barrage.

4. Spatialisation des peuplements de phytoplancton dans l'estuaire

Une diminution plus ou moins nette et régulière de la diversité phytoplanctonique est observée (fort classiquement) de l'embouchure vers l'amont ; gradient longitudinal de confinement – qui peut s'exprimer en chaque point comme le temps de renouvellement des éléments d'origine marine… 
Superposé à cette tendance lourde, il apparaît qu'à l'hétérogénéité physique de l'estuaire est associée une forte hétérogénéité biologique. L'ancienneté du dernier lâcher est semble-t-il alors un descripteur important de la répartition des peuplements de phytoplancton à l'échelle de l'estuaire.

Trois descripteurs (biomasse chlorophyllienne, profondeur et distance à l'embouchure) sont utilisés à l'occasion de trois circonstances non successives (mais interprétées comme telles : J0: juillet ; J20: janvier ; J64: mai) le jour même d'un lâcher (J0), 20 jours et 64 jours plus tard.

  • J0 : L'essentiel  de la variance de la chlorophylle est expliqué par la seule distance à l'embouchure, ce qui traduit un contrôle principalement mécanique, une logique de confrontation (front), de dispersion et de mélange. Pour les algues, la logique dominante est séquentielle, avec (1) très forte mortalité du phytoplancton lacustre et (2) ensemencement par des taxons estuariens. Cette phase est animée par de stricts processus advectifs horizontaux. Le contrôle de la biomasse est mécanique, sous l'effet du mélange et de l'ensemencement réciproque des masses d'eau. Les biomasses actives sont tributaires de taxons estuariens.

  • J20 : La seule prise en compte de la distance à l'embouchure (logique advective, horizontale) est maintenant insuffisante. La profondeur seule permet d'expliquer 75% de la variance ; les deux descripteurs ensemble plus de 95%. Après 20 jours : mise en place de la spatialisation de l'estuaire. L'isolement des deux masses est en cours et les successions commencent à s'y développer. L'effet globalement négatif de l'éloignement à l'embouchure est apparent mais avec une spatialisation des peuplements. Ainsi, de l'embouchure à St Louis, on observe une diminution monotone traduisant la dominance des processus advectifs. A l'amont de St Louis, on note la mise en place de successions au sein de la lentille d'eau et individualisation  taxinomique de cette masse d'eau. La biomasse phytoplanctonique paraît n'être plus que sous le contrôle strict de processus verticaux (diffusion).

  • J64 : les masses d'eau sont clairement identifiées et isolées et l'influence de la distance à l'embouchure n'est plus significative, ce qui traduit à la fois la différenciation accrue des peuplements juxtaposés le long de l'estuaire et le découplage des dynamiques phytoplanctoniques de processus strictement advectifs.

Tandis que dans les deux cas précédents, l'effet de la profondeur était positif (diffusion), il devient ici négatif, traduisant l'intervention d'autres logiques verticales.
La prise en compte des deux descripteurs n'explique plus que 30% de la variance : au sein de ces masses d'eau isolées et anciennes, les processus hydrodynamiques ne suffisent plus à la détermination convenable de la répartition spatiale des peuplements de phytoplancton.
La logique advective s'est considérablement estompée sauf à l'aval de Gandiole. La spatialisation de l'estuaire est extrêmement contrastée (amont/aval de St Louis), et au sein de chacune de ces masses d'eau, ce sont maintenant des processus biologiques (compétition, prédation, etc.) plus qu'hydrodynamiques qui vont prévaloir et déterminer le devenir des successions phytoplanctoniques qui se sont mises en place. 

5. L'estuaire et les efflorescences

Quelle stratégie adopter ? A mon avis, des possibilités contrastées :
a) estuaire sensu stricto : on travaille sur du très court terme, au niveau de lentilles comme celle évoquée plus haut, au niveau des marges (tombants) , on s'attarde sur l'hydrodynamique étrange au niveau de St Louis (onde interne), on s'écarte vers les tributaires directs de l'estuaire, tant à l'amont qu'à l'aval, en recherchant des situations contrastées (façon Sélingué)… bref, on reste dans ce système là.
b) on profite de la présence des milles et un sites éparpillés à l'amont à aval voire à coté de St Louis, des doux, des saumâtres, des salés, des sursalés, voire de vraies salines, pour aller traquer l'efflorescence et ne faire que de l'expérimental. Tout le laïus des parties 1 à 4 devient sans intérêt dans la perspective site atelier estuaire. 
c) on peut aussi dire qu'on fait les deux… 

Rester dans l'estuaire sensu stricto : moi, volontiers. Avec beaucoup de réserves (à lever) quant aux objectifs précis et stratégies d'échantillonnages extrêmement précises également à mettre en œuvre. Pour moi, la seule efflorescence que j'ai vue dans l'estuaire se situait entre St Louis et Gandiole, dans des eaux superficielles légèrement sursalées, et correspondait à un bloom de diatomées (nom qui me reste à retrouver). 
Ceci étant, ce sont des zones riches en dinoflagellés de multiples espèces, pourquoi ne pas sonder dans cette direction ?

Traquer l'efflorescence dans la multitude de masses d'eau petites ou grandes qui se trouvent à proximité immédiate de St Louis : pour quoi pas. On traque avant par des surveys d'avant mission les sites attrayants, on regarde attentivement dans tous les systèmes d'eau douce du côté de Dakar-Bango (là où St Louis capte son eau d'alimentation)… et finalement (ce n'est pas péjoratif) on refait le même genre de manips que celles qui ont été faites à Sélingué sur la  petite mare d'à côté…

  retour vers les écosystèmes étudiés

 

     Contacts
Portail de la recherche pour le développement Plan du site Mentions légales